« Viennent les ans ! J’aspire à cet âge sauveur
Où mon sang coulera plus sage dans mes veines,
Où, les plaisirs pour moi n’ayant plus de saveur,
Je vivrai doucement avec mes vieilles peines. » René-François Sully Prudhomme, Les solitudes (1869)

Plus on vieillit et plus on perd de ces capacités physiques, cognitives, performances, et le quotidien devient un calvaire à endurer. Tout ce qu’on aimait faire devient de plus en plus difficile et compliqué à faire. La moindre chose, même la plus banale, nécessite beaucoup d’efforts et à la longue, c’est usant et pénible.

Ne serait-ce que s’assoir et se lever est fatiguant. Si on tombe, on est tout mollasson et on ne peut pas se relever tout seul, il faut demander de l’aide. Avec le temps, on se sent diminué et pathétique, encombrant pour son entourage. On finit par culpabiliser, se sentir désolé d’en demander toujours autant, de voir les autres s’activer autour de nous sans pouvoir les suivre.

Chaque chose prend du temps. Si pour une plus jeune personne, une chose prend quelques secondes ou quelques minutes à faire, pour une personne âgée, cela prend le double ou le triple de temps.

Certains des traits de caractère s’accroissent, s’empirent avec l’âge et on devient acariâtre. Il y a des jours avec et des jours sans comme disent nos proches. On se sent las de la vie. Un ras-le-bol se fait sentir.

« Pourquoi donc s’en est-il allé, le doux amour ?
Ils viennent un moment nous faire un peu de jour,
Puis partent. Ces enfants, que nous croyons les nôtres,
Sont à quelqu’un qui n’est pas nous. Mais les deux autres,
Tu ne les vois donc pas, vieillard ? Oui, je les vois,
Tous les deux. Ils sont deux, ils pourraient être trois.
Voici l’heure d’aller se promener dans l’ombre
Des grands bois, pleins d’oiseaux dont Dieu seul sait le nombre
Et qui s’envoleront aussi dans l’inconnu. » Victor Hugo, Un manque, L’art d’être grand-père

Notre époux ou épouse est mort(e), nos enfants sont grands et se relaient à notre chevet. Tous s’organisent pour notre bien-être et notre sécurité, on se laisse porter par la vague, accompagner. On se sent inutile aussi d’être toujours là et de déranger les autres ainsi. Mais a-t-on le choix ? On ne peut rien faire. Si on marche trop, on risque de tomber, le peu qu’on fait fatigue alors on a rapidement besoin de repos.

L’ennui s’accroît avec les années, chaque journée se ressemble. Les habitudes sont tenaces et on ne sait plus quel jour on est.

On se sent nostalgique du temps passé où on faisait beaucoup de choses, notre quotidien était varié et intéressant, la vie avait du sens. Les autres pouvaient compter sur nous et on répondait volontiers à l’appel rendant tout service demandé, apportant son soutien, aidant son prochain. La tendance s’est inversée. On en a marre de ne rien pouvoir faire.

« Et je m’épanouis à leurs divins vacarmes,
Je ris ; mais vous voyez sous mon rire mes larmes,
Vieux arbres, n’est-ce pas ? et vous n’avez pas cru
Que j’oublierai jamais le petit disparu. » Victor Hugo, Un manque, L’art d’être grand-père

Autrefois, le jardin était un plaisir, on ne peut plus y aller facilement, tout juste faire quelques pas sur la terrasse, l’admirer par la baie-vitrée. Autrefois, peindre était parmi les passe-temps favoris. A présent, on ne voit plus assez clair pour dessiner et peindre. La lumière gêne tout comme la mauvaise lumière, en fin d’après-midi, on ne voit plus bien.

Outre la presbytie, la cataracte nous a joué des tours et il a fallu subir une opération. De loin comme de près, la vision n’est plus nette. Si en plus, un glaucome vient empirer les choses et nous causer du souci puisque les conséquences sont bien plus graves, elles viennent, à terme, nous achever.

Alors que faire chaque jour ? Regarder la télé toute l’après-midi en espérant avoir des programmes intéressants parce que bien souvent, il n’y a rien de palpitant. Rester là, assis, en longueur de journée, assez seul parce que les bien-portants font autre chose.

Quelques moments clé viennent rythmer notre quotidien. Les repas, de rares sorties, des instants passés ensemble. Bien que cela vienne perturber notre tranquillité bien aimée, il y a un âge où le calme est apprécié. Même la musique, pourtant agréable, nous embête et on lui préfère le silence.

« Puissé-je ainsi m’asseoir au faîte de mes jours
Et contempler la vie, exempt enfin d’épreuves,
Comme du haut des monts on voit les grands détours
Et les plis tourmentés des routes et des fleuves ! » René-François Sully Prudhomme, Les solitudes (1869)

Dans notre longue vie, on a connu tellement de mésaventures, d’histoires, d’anecdotes, de rebondissements, de problématiques, de dilemmes, de soucis, de stress, de pression et plus encore que nos vieux jours venus, on aime cette tranquillité qui nous apporte paix et sérénité.

On ne veut plus entendre piailler dans nos oreilles et de toute façon, on entend mal malgré les prothèses auditives. On ne veut plus résoudre des situations et des conflits, prendre part à des disputes, des discussions longues et des histoires complexes, on veut simplement la paix, que tout aille bien comme d’habitude sans mauvaises surprises ni imprévus.

D’ailleurs, la patience tend à nous manquer et on se fâche plus facilement, agacé par notre environnement et l’atmosphère ambiante. Le bruit, quel qu’il soit, nous dérange.

Avec l’âge, on devient casanier, rester à la maison, un lieu connu et rassurant. Sortir ? Mais pourquoi faire ? Cela constitue désormais trop de risques et de dangers éventuels à prévoir. Entrer et sortir de la voiture, encore toute une histoire. Marcher dans la rue avec parfois un sol irrégulier voire glissant et donc un risque de chute, la maison est un environnement plus serein et imposer aux autres notre marche lente qui n’en finit pas, on n’en a pas envie.

Changer d’air fait du bien parfois, parfois c’est-à-dire de rares fois, de moins en moins. A notre âge, et on nous le rabâche sans arrêt, notre santé est fragile. Une chute risque de causer une fracture du col du fémur et donc de plus grandes difficultés de marcher voire une presqu’impossibilité. Il faut être très prudent bien que passer ses journées à faire attention soit gonflant. On se dit aussi qu’une opération est envisageable, nombre cas se sont avérés concluants. D’autres fractures ne sont pas à exclure comme celles du dos et autres.

De plus, chaque jour, il faut avoir la corvée de prendre des médicaments, pour la tension, pour une phlébite passée, pour le cœur, pour dormir, pour d’éventuelles douleurs comme celles dues à l’arthrose, des gouttes pour les yeux… Quand on a toujours prôné un esprit sain dans un corps sain, la pilule est difficile à avaler. Mais si cela peut rassurer notre entourage et nous maintenir en vie quelques années de plus…

Chaque jour, on a cette impression de se traîner, toujours dans le même circuit, tourner en rond à reproduire les mêmes gestes, les mêmes actions…

La vie est faite, derrière soi, beaucoup de membres de la famille et d’amis sont morts, notre époque est pour certaines périodes révolue, le sentiment d’être un dinosaure, une antiquité ambulante

Le monde a évolué, tout a changé et on est perdu. Tellement d’innovations et de nouveauté qui font désormais partie de la société et on se sent dépassé. Ce n’est plus de notre génération, de même notre mentalité est différente, on pense autrement et qui pour nous comprendre ? De rares irréductibles, jeunes dans leur corps mais mature dans leur tête, une minorité existante. La plupart ne nous comprenne pas.

Fatigué et las de s’expliquer, d’exprimer notre point de vue, donner notre avis, parler en vain, on finit par prendre le parti de se taire et d’observer, d’écouter. On est plus qu’une figure sage, un bon souvenir pour nos proches qui se souviennent d’évènements passés que nous, on commence à oublier mais on tente de s’en rappeler s’ils les évoquent.

« Ces âmes que tu rappelles,

Mon coeur, ne reviennent pas.

Pourquoi donc s’obstinent-elles,

Hélas ! à rester là-bas ?

Dans les sphères éclatantes,

Dans l’azur et les rayons,

Sont-elles donc plus contentes

Qu’avec nous qui les aimions ?

A des âmes envolées, Victor Hugo, L’art d’être grand-père

Par les images, les photos, des choses nous reviennent. Un parfum de nostalgie aux allures de champ de ruines, de vestiges. Tous ces visages en photo, nombre sont morts depuis plusieurs années déjà et cela fait de la peine de les regarder en se disant qu’ils ne sont plus là et ressentir le manque de leur absence. On se dit aussi qu’on les rejoindra peut-être bientôt, un jour en tout cas.

On a aussi conscience du peu de temps qu’il nous reste. La mort pourrait frapper à tout instant, demain, dans quelques semaines, quelques mois, peut-être années même si cette probabilité décroît avec le temps.

Les autres s’en inquiètent sûrement aussi mais ne disent rien et profitent simplement des moments ensemble tant qu’on vit encore.

Quand on vieillit, on n’a plus de projets à réaliser, plus d’ambitions, plus d’objectifs à atteindre, tout combat est achevé. Chaque jour, on se laisse vivre sans buts particuliers à part voir ses enfants et petits-enfants grandir et évoluer, construire leur vie, les encourager et les soutenir. C’est le cycle de la vie.

« Devant les Jupiters de la toute puissance,

Eté quarante ans fier, indompté, triomphant;

Et me voilà vaincu par un petit enfant. » Victor Hugo, L’art d’être grand-père

Sources :

https://www.poesie-francaise.fr/rene-francois-sully-prudhomme/poeme-la-vieillesse.php

https://www.poesie-francaise.fr/victor-hugo-l-art-d-etre-grand-pere/

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« Tous les arbres résonnent
Et tous les nids chantent
Qui donc tient la baguette
Dans le vert orchestre de la forêt?

Est-ce là-bas le vanneau gris,
Qui sans cesse hoche la tête, l’air important?
Ou est-ce le pédant qui tout là-bas
Lance toujours en rythme son coucou?

Est-ce cette cigogne qui, la mine sérieuse ,
Et comme si elle dirigeait,
Craquette avec sa longue jambe
Pendant que tous jouent leur musique?

Non, c’est dans mon propre cœur
Qu’est le chef d’orchestre de la forêt ,
Et je le sens qui bat la mesure,
Et je crois bien qu’il s’appelle Amour. », Heinrich Heine