Dans le contexte actuel, j’ai pensé que livrer ce témoignage pourrait faire prendre conscience de la gravité des violences qui se produisent quotidiennement en France et dans le monde. Malheureusement, les photos que j’ai prise ne sont pas en ma possession pour l’instant mais je les récupèrerai bientôt.
A mon arrivée au 25 rue Raynouard à Passy dans le 16e arrondissement, j’étais jeune, 19-20 ans, et je m’apprêtais à vivre une année mouvementée, inscrite à INALCO en licence japonais.
D’emblée, lors de mon installation, la concierge m’a mise en garde. Mon voisin est le fils d’un membre de l’ambassade, un homme bien, tous deux chrétiens. Mais un jour, il s’est absenté pendant deux mois et à son retour, il avait changé. Il n’avait plus la même religion, il était devenu islamiste. Elle me raconte aussi qu’elle était enceinte de son premier enfant quand il l’a poignardé et en conséquences, non seulement elle garde une importante cicatrice mais elle ne pourra plus avoir tomber enceinte au risque que la plaie se rouvre. Ce serait dangereux. Elle ajoute enfin que derrière les boîtes aux lettres, il cache de la drogue. C’est dans cet espace qu’il se donne rendez-vous avec d’autres de son espèce, c’est leur planque.
Mon appartement ou plutôt chambre de bonne se situe au dernier étage, au sixième, un escalier en colimaçon et arrivé au bout, il faut encore grimper quelques marches et là, trois logements, le mien au bout, le sien en face et celui d’une dame assez désagréable au milieu, à côté du mien. En descendant ces marches, il y a un couloir avec plusieurs autres logements et près de l’escalier, des toilettes communes. Ces précisions de lieux sont importantes pour la suite, elles permettront de mieux visualiser les scènes qui s’y produiront.
Pendant des mois, Ventura, c’est son nom de famille, j’ai oublié son prénom, priait dans le couloir à l’aide d’un tapis, faute de place chez lui. A chaque fois que je devais sortir et entrer de chez moi, il devait me laisser passer en se relevant et en se poussant puis recommencer sa prière de zéro ce qui l’agaçait vivement.
Les désagréments que je lui causais attisaient son irritation et sa colère qui s’intensifiaient au fil des mois. En le croisant, il m’agressait verbalement en me disant que c’est son Dieu qui décidera de mon sort. Il a finit par glisser une lettre de menace sous ma porte en me rétorquant que si je persistais à faire du bruit, il me tuerait. Chaque jour, il devenait plis hostile encore. Je dérange son Dieu à le gêner pendant sa prière. Je l’interromps, je l’embête. C’en était trop pour lui.
Un soir, alors que je préparais le repas, j’ai entendu du bruit. D’abord, je croyais à une simple dispute, violente certes, mais une dispute. Mais en écoutant plus attentivement… Non, c’était autre chose !
Sous le coup de l’adrénaline, de l’instinct de survie, du courage, j’ai eu les bons réflexes. Je décide de faire croire que je ne suis pas là, je coupe tout ce qui peut faire du bruit, les plaques de cuissons, la hotte, la fenêtre pour limiter les bruits de la rue, et toutes les lumières et je me place derrière ma porte comme ça s’il essaie de pénétrer chez moi, je pourrais fuir plus facilement. Ensuite, j’appelle maman en lui disant de ne pas parler. Ainsi, elle est au courant de la situation et s’il m’arrivait quelque chose, elle pourrait appeler la police qui interviendrait sur place. Je réduis les bruits de ma respiration, je respire doucement sans haleter, patiemment, j’écoute, jusqu’au bout, jusqu’à ce que ce soit terminé.
J’entends des vas et viens dans le couloir, des cris. La scène est violente. Je ne moufte pas, restant silencieuse. Maman perçoit au téléphone ce qu’il se passe. Je ne bouge pas. Par chance, il n’a pas pensé à moi, il aurait pu entrer, c’est moi qu’il voulait tuer à la base, pas son père parce que oui, c’est son père qu’il a assassiné sous mes oreilles.
Une fois qu’il eut fini, la musique retentit. Comme à son habitude, du rap, volume mis à fond cassant les oreilles de l’entourage qui ne semble pas s’en plaindre.
Je respire, c’est terminé. Il a déjà passé à autre chose. Il écoute de la musique. Que fait-il du corps?
Une semaine s’écoule et l’odeur devient de plus en plus forte. Le téléphone de la voisine se met à sonner sans cesse, plusieurs fois par jour. Je me mets à imaginer le pire. Et cette odeur prenante… Une odeur qui envahit le couloir, les escaliers. Personne n’a remarqué, personne ne dit rien?
Le courrier s’accumule dans le couloir (l’espace où il y a nos trois logements), des lettres d’associations caritatives au nom de son père, c’était donc un homme généreux? Il est vrai qu’il me saluait dans le couloir avec son chapeau en souriant poliment. Une éducation de la vieille école, ce devait être un homme bien qui avait toute sa place dans une ambassade. Je ne sais plus de quel pays africain ils étaient originaires. Je remarque de légères traces de sang dans ce coin. Est-ce lui qui a entreposé le courrier de son père ici?
Le temps passe et le téléphone de la voisine sonne toujours.
Et puis, la voisine est revenue alors dès que je l’ai entendu, j’ai attendu un peu puis je me suis précipité à sa porte et j’ai toqué, je voulais m’assurer qu’elle était vivante. Elle l’était et m’a expliqué avoir deux téléphones et qu’elle en avait oublié un ici. Touchée par mon intervention, elle m’a remercié et n’était pas du tout au courant du meurtre. Elle y a échappé belle.
Un jour, des hommes en combinaison blanche, une dizaine débarquent. Ils occupent toute la place, remplissant tout l’escalier qui mène aux trois chambres de bonne. La porte est scellée, une pancarte y est placardée. Ils étaient venus inspecter la scène de crime. On me demande de détourner le regard et de ne pas trop prêter attention. On m’informe aussi que je serai convoquée en qualité de témoin.
Entre temps, après le passage et avant la convocation? Un homme frappe à ma porte, j’ouvre, c’est un individu de la même origine ethnique et de la même tranche d’âge que mon voisin, sûrement une connaissance venue finir le travail? Quoiqu’il en soit, il prend la fuite. Je le poursuis courant aussi vite que possible. L’homme est comme un courant d’air. Je le vois à proximité des toilettes communes, j’ouvre la porte, il n’y est plus, je dévale les escaliers comme lui et je ne le vois pas, je ne l’aperçois plus, je ne l’entends plus mais où est-il passé? Il a disparu. Envolé. Aussi rapidement, aussi vite, c’est incroyable !
Quelques jours plus tard, je me rends à la police, conviée par la convocation. Ils m’ont dit que j’étais la seule et unique témoin, que personne n’a rien entendu après enquête de voisinage, et que dans son charabia, la seule chose qu’ils ont compris, c’est qu’il voulait me tuer mais que finalement, c’est son père qu’il a assassiné de 17 coups de couteau. Ils ajoutent que l’immeuble est sécurisé par un digicode et que ça rend difficile l’accès par des inconnus. Pourtant, cet homme là est entré, c’est que c’est possible à moins que ce soit un individu connu de l’immeuble.
Ils m’informent aussi qu’ils ont appris la nouvelle par un coup de fil d’un passant dans la rue. Le Ventura importunait et agressait des gens. Se sentant menacé, l’un d’entre eux a prévenu la police et en se rendant chez lui, ils ont découvert le corps. A son domicile, tout ce qu’ils ont retrouvé est un portefeuille. Ils n’ont pas su le mobile du crime, les raisons étaient assez floues, ils ont supposé l’argent. Ils m’ont demandé mon avis et je leur ai raconté tout ce que je savais.
Ils m’ont rassuré qu’il était bien arrêté et qu’il serait inculpé pour meurtre et enfermé très longtemps, plus de 20 ans, 30 ans, perpétuité, je ne sais pas, que je ne risquais plus rien.
Cette odeur morbide m’a dégoûté de la viande un long moment. Dans quel état devait être le corps, quel aspect après cet acharnement qui a conduit à son décès ?
Aucun article n’est paru dans les journaux. Etrange. Rien pour relater les faits? Plus de 10 ans se sont écoulés, j’espère ne pas me mettre en danger suite à ce témoignage.
J’ajoute qu’en cette même année, j’ai assisté de loin aux attentats du 13 novembre. Un vacarme retentissant, il fallait fuir très vite, je devais rentrer chez moi me mettre en sécurité. Accompagné d’un ami, il m’a aidé mais la curiosité prenait le dessus, je voulais venir voir ce qu’il se passait et il m’a retenu en me convaincant de partir vite, de courir, de prendre le métro, de rentrer, c’était la panique et le chaos dehors, des cris, des coups de feu, les sirènes des forces de l’ordre, dans le froid du soir, c’était dangereux de trainer dans les parages. C’était assourdissant. Des terroristes, eux aussi islamistes. Armés, beaucoup sont morts, des blessés également.
Tuer pour la religion mais Dieu est amour, le message clé de toute religion est la bienveillance, la fraternité, la générosité… En aucun cas, la mort et en aucun cas, la privation de liberté mais au contraire, le bonheur, la sérénité, la paix, la sécurité. La paix intérieure, la paix pour les autres. En aucun cas, la mort et la destruction. Des textes religieux ne sont-ils pas détournés de leur sens et de leur intention pour faire le mal et justifier des horreurs? Quel mauvais fond, quel cœur sombre faut-il avoir pour être capable de commettre l’irréparable? Qu’est-ce qui mène un individu à ôter la vie de d’autres? De telles violences atroces me dépassent.


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