littérature, langues
La vérité est souvent embellie, on enjolive les faits pour faciliter son acceptation. Comme il est difficile d’annoncer une nouvelle à quelqu’un !
Si cette personne est un inconnu, il n’y a pas d’attache, moins d’implication, plus de distance. Seul le degré d’empathie et de sensibilité fait la différence.
Si cette personne est connue et bien aimée, l’affaire est plus compliquée à régler. Ayant un commun passé et un vécu partagé, cette nouvelle vient s’ancrer dans l’histoire de leur vie et peut tout bouleverser.
La fille d’un couple apparemment sans histoire se fait agresser.
Des jours entiers, elle s’isole, recluse, on n’ose s’approcher. Ses parents ont essayé de lui parler, en vain, elle ne souhaite pas s’exprimer sur l’objet de son tourment. Mystérieuse, presque prostrée, elle demeure là sans qu’on sache ce qui la perturbe tant et qui la préoccupe à ce point.
De nature solitaire, elle vit dans son monde. Personne ne comprend son univers ni ne prend la peine de s’y intéresser.
Intelligente, elle est brillante. Aimant la lecture, l’écriture fait partie de ses dons tout comme le dessin et la peinture. Voilà son domaine d’expression. Introvertie, silencieuse ces temps-ci, elle ne manque pas de s’ouvrir grâce à l’art. Face à ses œuvres, son entourage reste perplexe et ne pose pas de questions, rebroussant rapidement chemin.
Les jours continuent de passer et personne ne cherche à savoir ce qu’il se passe, la cause de ses maux, de son chagrin.
Ses parents poursuivent leurs occupations habituelles. Le travail, l’entretien de la maison, du jardin, le repas, les tâches ménagères. Leur quotidien ne change pas.
Son père reste installé dans son bureau à traiter des dossiers, envoyer des mails. Sa mère prépare le repas. Le soleil se couche, une nouvelle journée se termine.
Leur fille perdue dans ses pensées, songe aux événements qui lui sont arrivés. Dans l’ombre, elle souffre et laisse parfois quelques larmes couler mais en public, ne montre rien. Le monde continue de tourner.
La nuit, elle se met à réfléchir, à repasser en boucle les scènes qui se sont produites, cherchant à comprendre pourquoi. Sidérée, elle ne sait pas ce qui lui a pris.
Dans son bureau, concentré, il finit des tâches commencées à l’entreprise. Fatigué, il met du cœur à l’ouvrage et aux yeux de tous, c’est un homme sérieux et fiable. À l’unanimité, la majorité le trouve gentil, agréable, souriant, intelligent, jovial, amusant, intéressant. Ses qualités sont nombreuses et personne n’a de raison de se plaindre de cet individu.
Sa mère passe l’aspirateur au salon et à la salle à manger, profitant d’un moment tranquille où elle n’a personne entre les pattes l’empêchant d’avancer.
Tout se passe l’air de rien. Tout le monde se porte bien et vaque à ses affaires. Rien de spécial à signaler.
Pourtant, seule dans son coin, elle sait qu’il s’est manifestement passé quelque chose, un drame terrible. Ses souvenirs sont bien présents, chaque image gravée en tête. Ses yeux en disent long, son regard profond, son silence parle pour elle, ses dessins témoignent de ses pensées et de ses sentiments. L’évidence est juste là, à la vue de tous. Pourtant, personne n’y voit clair. Aucun doute, aucun soupçon. Rien.
La vie suit son cours. L’entourage évolue et se construit. Elle reste au même endroit, sans bouger, attendant que quelqu’un se tourne vers elle, la regarde et lui adresse la parole. À ce moment-là, le courage l’aidera à surmonter sa peur et elle brisera ce silence dont elle détient la clé, le mystère sera résolu.
Sauf que personne ne s’interroge alors elle peut encore patienter longtemps.
Plus elle attend, moins on la croira. Il sera trop tard.
Finalement, elle décide de se lancer, tant pis. Le risque est entrepris. C’est le choc. Un scénario bien pire que celui qu’elle avait imaginé.
Les foudres s’abattent sur sa personne. Un flot d’insultes, un déluge de propos blessants, malveillants, dégradants, humiliants, son récit, son témoignage, est dénigré. Plus personne ne veut la croire saine d’esprit, tous se mettent à entretenir des pensées sombres et des sentiments négatifs à son égard. Elle est méprisée, détestée, haïe, rejetée. C’est au-delà de ce qu’elle aurait pu prévoir et anticiper.
Au fil des mois, l’opinion des gens à son sujet ne fait que s’empirer.
Avec les années, beaucoup, si ce n’est quasiment tous, se sont détournés d’elle, évitant à tout prix sa présence qu’ils jugent peu recommandable. La minorité qui est restée la méprise mais fait des efforts pour continuer à la côtoyer. Ils ne cachent pas leur mécontentement et leur colère.
Une vie gâchée. Elle aurait mieux fait de ne rien dire. Le silence est souvent la meilleure réponse à une situation qui nous mine. Le malheur n’est pas une chose à partager. La confiance est souvent éphémère. La confiance durable est difficile à conquérir, il faut être sincèrement aimé pour l’obtenir. L’amour sincère est rare.
Son agresseur, soutenu par la majorité, n’est pas inquiété. Entre-temps, il a même disparu et la plupart des gens gardent une opinion positive à son sujet et se souviennent d’un homme sage et discret doté d’une certaine intelligence. Il était apprécié et entouré de personnes en qui il avait confiance et aimait. Sa vie n’a pas été tranquille mais il a été exempté de toute culpabilité et responsabilité. Personne n’a jamais cru au récit de sa fille qui, elle, a vécu un calvaire, punie de ses révélations.
Elle passera le reste de ses jours dans cette introspection et ses réflexions, ses souvenirs, dans lesquels elle se réfugie, sachant parfaitement au fond d’elle être l’unique détentrice de la vérité en dépit de ce qu’on peut en dire.
Bon nombre de situations ont une dualité. La vérité cachée et la version officielle véhiculée par la majorité qui refuse de voir, d’entendre et de comprendre, préférant refouler et se ranger aux côtés de la masse dominante et prévisible, gagnante.
La facilité est toujours choisie.
De nombreuses voix sont entendues. Une affaire peut faire grand bruit. Chacun énonce son avis, son sentiment, son opinion. Chacun réagit à sa manière. Chacun est différent.
Hélas, seule la voix émettant la vérité est ignorée. Noyée dans la masse écrasante et prédominante, nul n’y prend garde. Nul ne l’entend tant le brouhaha général est prenant. Tout le monde a les yeux rivés en un même point, sauf que ce n’est pas le bon mais ils croient dur comme fer que la direction est juste.
Qui peut s’apercevoir que là est assise une jeune femme, les yeux baissés, les larmes perlant sur ses joues humides, les yeux gonflés par le chagrin et la détresse?
Dans l’obscurité, dissimulée par la foule qui se presse au même endroit, personne n’est attentif à sa présence, à croire qu’elle est transparente.
Voilà où réside le secret, la clé du mystère : regarder là où personne ne regarde, entendre ce que personne n’entend, écouter ce que personne n’écoute, parler à celui à qui personne n’adresse la parole, s’intéresser à celui que tout le monde a délaissé, accorder son attention à celui qui s’est isolé.
Il y a bien une personne que personne ne pointe du doigt, la croyant hors du coup, innocente, honnête, sincère. Là est sa stratégie de défense. Un être insoupçonné et insoupçonnable. Qui regarderait dans sa direction lorsque le parfait coupable est tout trouvé ? Ce serait remettre en question l’ordre établi, remettre en cause la thèse officielle. Ce serait bousculer les principes et les mentalités.
Parler trop attire l’attention. La discrétion est bonne amie dans pareille situation. Garder son sang-froid pour n’éveiller aucun doute, clamer son innocence avec forte conviction, diffuser cette image d’homme sans histoire de façon à ce qu’on y croit. Nul ne doit réfléchir et s’interroger.
Avec le temps, cela va se tasser, de l’eau coulera sous les ponts, il finira par y avoir prescription.
Et puis, on finira par se lasser de parler de cette affaire et évoquer cette histoire sera pénible, on voudra passer à autre chose, avancer. Les gens veulent être heureux. Les gens n’aiment pas les affaires qui s’éternisent, les histoires sans fin.
Ils aiment bien, au contraire, les histoires courtes, efficaces et de préférence, qui se terminent bien. Au bout d’un moment, le malheur a assez duré, ils veulent rêver à nouveau et ne plus en souffrir.
Après avoir écouté parler cette fille devenue bien encombrante, ils décident de l’ignorer et de l’oublier, jugeant qu’elle gâche leur quotidien, leur vie qu’ils essayent de construire.
Après toutes ces péripéties, elle se retrouve à nouveau plongée dans la solitude et cette fois-ci, une profonde et intense solitude, durable.
Ce déferlement de haine l’a anéanti. Ils l’ont détruite, démolie et n’en ressentent aucune culpabilité, totalement inconscients de leurs propos et de leurs gestes, aucune responsabilité. Ils pensent avoir agit justement et que leurs réactions étaient à la hauteur de son récit dévastateur auquel ils n’ont jamais cru, même pas une seconde.
Dès le début, ils ont décidé que c’était faux et qu’elle avait tout inventé, volontairement ou non, par le biais de faux souvenirs, de choses qu’elle croyait se souvenir et qu’elle a transformé sans se rendre compte ou elle a perdu la tête, tout simplement et cherche à faire du mal de façon non intentionnelle.
En tout cas, ils y mettent un veto catégorique. Ils nient en bloc tout ce qu’elle a pu dire, refoulent chacun de ses propos et tentent d’oublier. Leur haine est vraiment profonde à ce point là, leur mépris est tel qu’il n’y a pas de retour possible.
Tous ces événements éprouvants l’ont épuisé. Elle a perdu foi en l’humanité. Comment croire en l’amour désormais ?
En tout cas, elle ne veut plus en parler et se met en retrait. Sa volonté de disparaître s’accroît avec les années. La solitude est dure à supporter mais au moins, elle se sent plus sereine et en sécurité. Dans la solitude et le silence, elle se sent protégée, comme un rempart avec autrui.
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