littérature, langues
Alors que son ami était mort, il ne trouvait plus les mots. Il demanda donc à l’intelligence artificielle de lui souffler les paroles adéquates dans pareille situation.
Cette dernière lui proposa simplement de lui adresser ses condoléances ce qu’il fit.
En tant que meilleur ami du défunt, là encore, il se mit à douter et demanda conseil à l’intelligence artificielle qui lui concocta un discours mieux écrit qu’il aurait été capable de le faire. Le voilà soulagé.
Dans la salle de cérémonie du crématorium, il prononça l’éloge funèbre redigée par une machine, un outil qui lui est bien précieux dans ces funestes circonstances.
Puis vient le passage à l’église où spontanément, on lui suggèra d’adresser une nouvelle fois quelques mots à son ami avec qui il a partagé tant de bons moments.
N’ayant pas prévu le coup, il fut perdu. Pourtant, l’assemblée avait confiance en lui après avoir entendu ses précédentes interventions.
Il fut incapable d’aligner deux phrases et balbutia bêtement. La gêne et la honte l’envahirent.
Il décide de s’éclipser discrètement, furtivement, tête baissée, regard fuyant.
Son ami était mort et il se rendit compte qu’il n’était pas capable de s’exprimer. Rien ne lui venait. Sa tête était vide, muet, il se sentait égaré.
L’intelligence artificielle, une alliée qu’il affectionnait et utilisait quotidiennement pour rediger tous ses messages et e-mails, courriers administratifs et professionnels, elle écrivait tout pour lui et récemment, il avait installé une toute nouvelle option : la gestion de son agenda et de son emploi du temps. Elle lui servait de rappel et de soutien non négligeable dans la vie de tous les jours.
Le principe et le concept étaient géniaux. Il n’avait plus à réfléchir ni à se creuser les méninges, elle se chargeait de tout. Des options automatiques existaient aussi. Tout était si facile, si simple.
Il était si content, satisfait et enthousiaste. Immédiatement, il l’avait adopté et lui faisait entièrement confiance.
Et voilà qu’aujourd’hui, en ces moments clé où il avait besoin d’elle plus que jamais, elle lui avait fait défaut, elle avait failli dans son rôle.
Totalement démuni, il ne savait plus quoi faire. Son cerveau était ramolli. Sa mémoire n’était plus opérationnelle.
Il n’avait plus l’habitude de réfléchir. Il ne savait plus écrire. Il ne lisait plus non plus. Les livres étaient audio et il lui suffisait de les écouter comme on écoute de la musique, sans fournir le moindre effort.
Tant sur le téléphone portable que sur l’ordinateur, tout était dicté et automatisé.
L’écriture cursive, il avait oublié. Tenir un stylo, avoir un cahier devant lui, il ne savait plus ce que c’était.
Et puis, tout se faisait à distance. La dimension humaine s’était estompée et dissipée avec le temps. Les rapports humains traditionnels et naturels, il avait oublié.
Et aujourd’hui, il devait faire face à un décès et on lui demandait de s’exprimer et de parler mais aussi d’inscrire quelques mots dans le livre d’or. Quelles épreuves !
Partout, les jolies formules bien construites, les propos bien formulés avaient disparu.
Maintenant, il fallait faire court et efficace, expéditif et bref. User trop de salive pouvait ennuyer.
L’éducation était en berne. D’après les estimations, 90% d’incultes et d’analphabètes et 10% d’intellectuels composaient la société actuelle comme autrefois la proportion des pauvres, trois quart de la population et les riches (nobles aristocrates et famille royale), 10% voire moins et c’est eux qui dirigeaient le pays.
Il sentait bien qu’il faisait partie de ces 90%. L’époque des chansons à texte et des dialogues bien pensés et construits, les répliques cultes, bien écrites, mémorables, était hélas terminée.
À présent, les gens sont à la ramasse et il le sent bien.
Dans cette société individualiste, les échanges et les conversations étaient plus rares et moins riches. Tout était rapide, concis, expéditif. Il fallait vite passer à autre chose et avancer.
Mais il ne suivait pas.
Malgré tous les souvenirs qu’il avait en tête, il était inapte à les raconter et les partager. Il les visualisait un par un, le regard nostalgique, l’air pensif, le sourire aux lèvres mais aucun mot ne sortait de sa bouche.
Intellectuellement, il n’avait aucune valeur.
Impuissant, il prit finalement la décision de demander à sa mère de s’exprimer à sa place, elle qui connaît son fils par coeur mais moins bien son ami, pour le sortir de cette pénible situation, prit donc la parole.
Ému, les larmes aux yeux à l’écouter parler, il la remercia.
Ainsi se terminent ces tristes péripéties.
Après quoi, il se promit d’étudier, de tout réapprendre, de tout reprendre point par point, combler toutes ses lacunes, ses vides, ses manques et il s’empressa d’effacer l’intelligence artificielle, de l’éradiquer et de la bannir à jamais de sa vie.
Désormais, il usera de sa tête pour chaque situation de sa vie. Désormais, plus aucun outil, plus rien ne viendra l’influencer et prendre le contrôle de son esprit, lui seul en sera le maître.
Il tint promesse et remonta la pente, petit à petit, au fil des semaines, des mois et des années jusqu’à devenir un individu respectable, une personne intelligente et admirée pour son courage et sa persévérance.


Laisser un commentaire