philosophie, psychologie, société
Les Déchus de Maxime Gorki
Les Déchus (publié en 1897) de Maxime Gorki est une illustration du phénomène. Sa nouvelle aurait pu s’intituler Le cercle des alcooliques anonymes.
L’écrivain offre une description précise de chacun de ses personnages.
Des hommes paumés, abîmés par la vie qui trouvent refuge auprès de ce capitaine qui tient cet asile comme il l’appelle. Le capitaine apparait comme une figure centrale autour de laquelle gravitent ces hommes qui vont et viennent.
Certains se plaisent à déclarer qu’ils ont fait un petit séjour en prison avant de venir. Il y en a un qui assure que ce n’était pas si mal puisqu’il a apprit à lire et pas n’importe quel livre : la Bible.
Imbibés d’alcool, tous se lancent dans des récits et des discours philosophiques face à un auditoire plus ou moins attentif.
Le travail leur permet de se payer de quoi boire et donc de se détendre, lâcher prise et s’exprimer pleinement.
Sous les effets de l’ivresse, des accès de violence sont possibles et arrivent fréquemment. Des séquelles irréversibles sont observables. L’un des personnages accusés à tord en grade une marque au cou qu’il peine à tenir droit et c’est ainsi toute sa posture qui s’en retrouve modifiée, penchée vers le bas, la voix rauque.
L’alcool, les conversations, les bagarres, toute une ambiance quotidienne que l’auteur se plait à mettre en scène. Les femmes sont exclues du décor.
Dans le froid, la misère, vêtus de guenilles, l’absence de famille morte de maladie ou disparue, chacun vient avec son vécu et son expérience.
L’espérance de vie est courte. A l’approche de la cinquantaine, en menant ce train de vie, tous savent qu’ils en ont plus pour très longtemps et qu’ils doivent profiter du temps qui leur reste.
Un passé marquant, un avenir tragique, il reste le présent, voilà leur sentiment, conscients de cette réalité malheureuse.
Au fil des lignes, on voyage ainsi dans la Russie du XIXe siècle.
La situation présente à travers les statistiques
Depuis 1990, on constate une surmortalité et une crise démographique après la chute de l’URSS. En 1990, l’espérance de vie des hommes était de 57 ans et en 2018, 68 ans contre 78 ans pour les femmes.
En 2001, la vodka est devenue illégale en Russie alors les gens se sont rabattus sur la bière qui est ainsi apparue comme une nouvelle forme d’alcoolisme. La bière représente 33% de la consommation, c’est moitié moins que les alcools forts qui s’élève à 63%.
Selon un rapport de l’OMS, la consommation d’alcool a chuté de 43% entre 2003 et 2006. Maintenant, les russes en sont à 11,7L/an (auparavant 17,6L) comme les français. L’espérance de vie est en hausse. En 1970, c’était 21,5L/an, la consommation a donc été divisée par deux.
En 2012, on comptait 13,9 L de vodka par personne. Le Biélorusse, 11,3L, l’Ukraine, 7,7L et le Kazakhstan, 5,9L. Les américains, 1,9L (en comparaison, le contraste est parlant).
Un homme russe boit en moyenne 20L par an. 25 à 35% des hommes meurent avant 55 ans. Ils boivent 2L par semaine soit 3 à 4 bouteilles d’un demi litre.
L’espérance de vie moyenne des russes est de 64 ans. Les dirigeants politiques qui se sont succédés, du Tsar Nicolas II à Poutine, malgré des tentatives de restrictions, d’hausse des prix, d’interdictions, ont tous échoué pour éradiquer ce fléau.
En cas d’interdiction, les gens fabriquent du samogon, alcool de contrebande, distillés à la maison de 50 à 60 degrés. Si ce n’est pas possible, ils boivent de l’antigel et autres produits ménagers qui pourrait contenir de l’alcool. Dans un cas comme dans l’autre, cette consommation est dangereuse pour la santé.
Afin de lutter contre l’alcool de contrebande et pour apporter une stabilité suite aux variations de prix au fil de l’évolution des restrictions, un demi litre de vodka a été fixé à 2,4 euros à compter du 1er février 2015.
En 2014, le gouvernement a procédé à un gel des prix pour des raisons sanitaires et économiques. En 2015, on observe une baisse de 16% du prix de la vodka. Cette baisse avait pour but d’entretenir la popularité du président en rendant plus accessible cet alcool extrêmement populaire.
Depuis le début de l’année 2025, la production d’alcool a baissé de 16%.
En 2025, la vodka atteint un marché de 31,38 million de décalitres contre 33,40 en 2024 soit une baisse de 10,9%.
D’après les prévisions, les perspectives du marché en 2035 verront une augmentation de 7,22% entre 2025 et 2035. En 2024, l’estimation s’élevait à 1686,1 million de dollars et devrait atteindre 3630,7 million de dollars en 2035. C’est un marché lucratif.
La boisson nationale russe
La vodka est la boisson nationale russe accompagnant aussi les coutumes, les fêtes dans la convivialité. C’est une eau de vie de pommes de terre ou de céréales ( blé ou seigle) voire de betterave qui contient entre 40 et 45 degrés d’alcool. Les russes aiment les alcools forts.
D’abord perçu comme un médicament, elle est devenue rapidement un objet d’engouements festifs et destructeurs. L’alcoolisme est un problème national qui pose la problématique du suicide lent et collectif. L’alcool est aussi un calmant.
La vodka est considérée comme l’eau de la vérité, le taux d’alcool comme la mesure de la masculinité. « Boire, c’est comme jurer : pas forcément joli mais réel. »
« L’alcool nous apporte la mort, l’alcool nous apporte la vie. » Schnur. « La plupart des gens sont conçus dans la stupeur de l’alcool, personne ici n’aime aimer sans alcool. »
L’alcool est une poésie en Sibérie dans la taïga, « forêt boréale ou encore forêt hudsonienne« .
La vodka est consommée davantage comme tradition plutôt que par plaisir d’ivresse. Ces beuveries sont surnommés des zapoï.
Zapoï : Désigne un état d’ébriété volontaire et prolongé. Plus qu’un rituel festif, la consommation excessive d’alcool sert dans ce cas à combattre l’absurdité de l’existence, à oublier ce spleen typique de l’âme russe. Fuite dans l’ivresse qui peut durer plusieurs jours, le zapoï est considéré comme un dangereux phénomène de société, ses adeptes se retrouvant exclus temporairement du cours de la vie « normale ».
L’alcoolisme renvoie au terme de serpent vert, terme désignant l’ivresse. Cela fait penser à l’absinthe surnommée la fée verte. L’absinthe rendait fou tant le taux d’alcool était élevé et la consommation excessive. Dans le Paris du XIXe siècle notamment, c’était aussi un fléau et une problématique majeure à résoudre.
Boire libère la parole et crée une ambiance propice au partage de récits, de souvenirs, d’aventures, de conseils et recommandations… Boire permet de briser la glace et de lâcher prise.
L’incitation à boire est courante, c’est même une habitude qui contribue à l’amitié et à la convivialité. Chacun est invité à boire.
Et puis, l’alcool (surtout s’il est fort) réchauffe en période de grands froids. Les hivers sont rudes.
« La majorité des gens sont ivres, personne ici n’aime faire l’amour sans alcool. »
L’artiste Vladimir Vysotsky chantait :
« Le matin qui vient sera plus calme!
Mais au matin, ça ne va pas,
Rien de réjouissant :
Ou tu fumes à jeun,
Ou tu bois sur ta gueule de bois.«
L’alcool est une affaire d’hommes. Sous l’influence de l’alcool mais aussi de la drogue, des violences domestiques peuvent survenir. Le zapoï est une frénésie continue qui peut durer des jours et des semaines.
« En Russie, la mort a souvent un goût de serpent. »
« Si tu as peur que ton foie ne le supporte pas, tu n’as qu’à boire du vin rouge sec. »
Boire permet de trouver l’inspiration. On peut aussi boire par désespoir, boire pour oublier.
La consommation d’alcool fait partie intégrante de la culture du pays.
Poutine
Vladimir Poutine entretient une sobriété qui lui permet d’être sain d’esprit, en bonne santé et sportif ce qui contraste avec sa population enclin au fléau de l’alcoolisme.
Il souhaite montrer l’exemple. En définitive, la santé est utilisée comme un moyen de propagande.
Un article de 2025 rapporte qu’il aurait dit que « la vodka aide à vivre plus gaiement« , que « sans aucun doute« , elle « pourrait aider le monde entier à être de meilleure humeur« .
Le marché de l’alcool et en particulier de la vodka est bon pour l’économie du pays alors les restrictions ont été abandonnées, au mépris de la santé du peuple.
Sources :
https://www.geo.fr/voyage/odnoliub-skrip-zapoi-10-mots-russes-intraduisibles-204757
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ta%C3%AFga
https://www.mediamus.fr/2020/01/vladimir-vissotski-chante-ma-tzigane-en.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Alcool_de_contrebande
https://youtu.be/3iEOf_WQNZo?si=ru-Xg5HJALeGJusM
https://www.lefigaro.fr/international/les-russes-boivent-de-moins-en-moins-d-alcool-20191002
https://www.sos-addictions.org/2014/02/10/vodka-tabac-les-russes-en-meurent-la-russie-en-mourra/
https://www.netrussie.com/blog/vodka-et-russie-une-histoire-de-boisson-et-de-mort/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Alcoolisme_en_Russie
https://www.sphericalinsights.com/fr/reports/russia-vodka-market
Photo d’illustration : https://www.bewaremag.com/affiches-anti-alcool-sovietiques-annees-1970-1980/


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